Témoignages Lobi
Témoignage de Youl Bonlaré de Bonko extrait du film « Mémoire entre deux rives » de Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo.
«Selon ce que nos parents nous ont dit, à l'époque où les étrangers pénétraient dans la région. Un beau jour ils ont entendu dire « Samour, Samour, Samour », ils ont pris les devants et ont voulu combattre contre Samori. Ils se sont rencontrés. Les forces étaient inégales. Ils se sont entre-tués, entre-tués, puis la troupe de Samori est parti en flèche. Nos grands-parents nous ont raconté : quand Samori a ordonné de reprendre la route, les blancs se sont lancés à sa poursuite. Ils l'ont poursuivi longtemps. Lorsqu'ils l'ont attrapé, les blancs ont pu occuper le pays. Quand ils ont occupé le pays la collaboration a été difficile. Les grands-parents les ont pris pour des êtres extraordinaires. Les blancs ont trouvé une astuce : ils ont cherchés des chevaux pour y monter dessus. Ils portaient des bonnets rouges. C'est ça qu'on appelait « tordjion ». Quand ils apparaissaient devant toi ça faisait peur. Les cœurs battaient fort».
«Le blanc a dit : «Pour s'entendre, vous devez abandonner le carquois. Si vous abandonnez le carquois on pourra travailler ensemble. Mais nous nommerons un responsable parmi vous, qui s'occupera de nous transmettre vos problèmes. C'est pourquoi ils ont choisi un responsable parmi eux dans chaque village. Quand ils eurent fini de les nommer, ils choisirent les chefs de cantons pour contrôler les responsables de villages. Ils passaient par les chefs de cantons pour transmettre les ordres. Le chef de canton avait des gardes qu'on appelait « porsandés », ils étaient armés de fusils que les blancs leur avaient donnés. C'est eux qu'on appelait «porsandés », quand ils arrivaient dans un village, ils attrapaient les récalcitrants, les ligotaient et repartaient avec eux, pour les amener au chef de canton. Le chef de canton à son tour les remettait au blanc, le commandant, qui les envoyait en prison.»


«Les blancs ont fait venir des militaires, ici à Bonko. Quand ils sont arrivés à Bonko, tout le monde avait déjà décampé. Parmi eux il y avait un homme très courageux. C'est surtout lui qu'ils cherchaient. Arrivés chez lui, ils ont trouvé sa femme. Tous les autres avaient fui la maison. Ils ont tué la femme, puis lui ont coupé un bras (droit), qu'ils ont fait porter par une autre femme qui s'appelaient Kpètèna. Elle tenait le bras coupé pour parader devant les villageois. C'est là qu'ils ont compris que s'ils ne se soumettaient pas, les blancs allaient les exterminer.»
Témoignage Tingane Kambou, extrait du film « Mémoire entre deux rives » de Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo.
«Quand le blanc est arrivé, c'est là qu'il s'est installé (Sankpouré). Lorsque les blancs sont arrivés ils ont employé la force. À cause de cela, les Lobi sont montés sur la colline. C'est sur la colline qu'ils se sont réfugiés. Ils n'avaient plus rien à manger. Dans leur fuite, ils n'avaient pas pu emmener à manger. Ils ont préféré sauver leurs têtes en abandonnant tous leurs vivres. C'était difficile aussi pour le blanc. Ils ont tué un jeune. Le jeune qu'ils ont tué n'avait pas l'intention de combattre. C'était un épileptique. Il était costaud. Ils l'ont tué et lui ont coupé la tête. Ils ont fait cuire des haricots. Les haricots que le Lobi avaient abandonnés. Ils ont mis la tête dans la marmite. Et après ils ont ramassé leurs affaires et sont partis. Après leur départ Djorfourté est redescendu avec Himporo Da et Bafudji. Ils ont constaté que le blanc était parti. Ils ont soufflé dans une corne pour dire aux autres de venir. Les femmes ont apporté les calebasses, on les a fait asseoir. Comme ils avaient faim, on les a servi. C'est en mangeant qu'une femme a constaté la présence de cheveux dans son plat. « Pourquoi des cheveux se trouvent dans mon plat ? ». Quand ils ont regardé le fond de la marmite, ils ont trouvé une tête complètement ramollie. Alors chaque chef de famille a compté les siens. À la fin, ils ont trouvé que c'était l'épileptique qui manquait.»
«Le blanc est reparti puis revenu. Le blanc s'est installé au même endroit. À ce moment, Djorfourté a demandé à Himporo de prendre une poule blanche… C'est Himporo Da. Ce n'est pas quelqu'un d'un autre clan. C'est Himporo Da qui a accueilli les blancs avec la poule. Ils ont demandé aux blancs en levant les bras qu'ils restent ici et eux resteront là-bas.»
Témoignage Sémana Da, extrait du film « Mémoire entre deux rives » de Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo.
« … un taureau blanc, un bélier blanc, des paniers remplis d'œufs, qu'il a fait porter par notre arrière-grand-mère. Elle s'appelait Dongougninè. Himporo a ajouté une papaye. Il est parti à la rencontre du blanc à Sankpoulé, avant qu'ils n'arrivent à Gaoua. C'est pour ça qu'on disait: c'est le clan des Da qui a acheté le blanc.»
Témoignage de Dadié Kambou, chef de terre de Doumbou extrait du film « Mémoire entre deux rives » de Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo.
« Coup de poing...(commandant Capitaine Henri Labouret) c’est lui qui nous possédait. Quand il cognait un caillou, il le mettait en prison. Il te faisait ramasser le caillou pour aller le mettre en prison. C’était lui le commandant. C’est pour ça qu’on l’appelait Coup de poing. Coup de poing en son temps nous a fait souffrir. Si coup de poing nous trouvait ici, il nous faisait dégager d’un coup de pied.»
« Le jour de marché, les gens étaient contents et oubliaient leurs problèmes, puisqu’on leur disait qu’ils pouvaient fréquenter le marché sans crainte. Quand celui-ci battait son plein, on sortait le « bandit ». On le suspendait sur le kapokier de Gaoua. Puis on lui bandait les yeux. Il était suspendu de manière à attirer l’attention des gens et à imposer le silence. Puis ils tirent dessus pour le faire monter très très haut et il tourne et ils tiraient.»


«C'est Kagninè qu'ils ont tué. Ils l'ont fusillé de l'autre côté, sur la colline. Le garde qui est venu a été fléché. La flèche a enlevé son chapeau. Il est reparti. Le commandant l'a fait asseoir là-bas. Il a donné les obus. Ils ont sorti le canon et ont bombardé la maison. Ils ont tué les gens dans la chambre des fétiches où ils s'étaient réfugiés. La maison s'est effondrée sur eux. Ils ont trouvé trois rescapés, les autres étaient morts.»
«Quand vous creusiez un trou pour la construction des ponts, une personne montait s’asseoir sur tes épaules. Oui, dans le trou qu’on creusait pour mettre les piliers. Le niveau de l’eau était si haut que tu portais quelqu’un tout en creusant. On te fait comme ça pour te relever, puis tu montais sur les épaules de la personne que tu portais. On a souffert en ce temps-là.»
Témoignage de Bewanana Kambou extrait du film « Mémoire entre deux rives » de Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo.
«Djorfoutré était notre grand-père. Il était le chef de terre. Le grand kapokier près du bar de Sobbor, c’est là qu’ils ont exposé son corps. Il y est resté une semaine. Les blancs avaient refusé qu’on l’enterre. Il pourrissait. Notre père s’est levé dans la nuit pour chercher le corps et l’enterrer. C’est à cause de ça qu’ils l’ont mis en prison.
Tu ne pouvais pas pleurer devant les blancs. Quand ils ont pendu le père de Hèkèna, elle a couru jusqu’au sommet de la colline avant de crier. Même si on faisait ça à tes propres parents, tu ne pouvais ni crier, ni pleurer.»
«c’est avec un hamac qu’on prenait le blanc. Les porteurs étaient devant et derrière, et le blanc au milieu. L’un porte ici et l’autre là et on va le déposer comme ça. Il n’avait pas apporté de voiture. C’est avec une poule blanche qu’on l’accueillait. Puis on le couchait à l’ombre. Là, il se relevait, puis s’asseyait sur le hamac. Quand il avait fini de dire ce qu’il avait à dire, il se recouchait sur son hamac et repartait comme il était venu. C’est quand nous avons grandi que nos parents nous ont raconté ça.»

«On pilait le mil, le mil du blanc. Quand vous cultivez le mil, c'est comme s'il ne vous appartenait pas. On versait le mil dans un grand truc qu'ils avaient fait construire, les bœufs ils les enlevaient pour les tuer. Puis ils les donnaient aux fonctionnaires et aux élèves. Les œufs ils les faisaient ramasser. On remplissait de nombreux récipients qu'on apportait aux blancs, sans qu'ils donnent même 5 francs CFA.»
«Nous sommes partis de Gaoua. Nous étions nus, nous n’avions pas de pagne. Nous avons marché jusqu’à Banfora (216 kilomètres). Là nous avons pris un train qui n’avait pas de toit et qui secouait beaucoup. c‘est là-dedans qu’on nous a mis. La pluie nous a battus, battus jusqu’à Agboville (670 km). Arrivés à Agboville, ils nous ont amenés aux champs pour la récolte du café. Quand tu ne remplissais pas entièrement ton panier, on le jetait par terre. Il fallait que ton panier soit plein, pour ensuite le porter et le verser dans la machine. Tous les jours c’est pareil. Parmi ceux qui ne supportaient pas, certains ont fui, d’autres sont morts. On ne nous payait pas. Comme nous étions partis nus, ils nous ont donné un morceau de couverture militaire, que nous portions autour des reins jusqu’aux cuisses pour travailler. Le jour de notre retour, ils nous ont donné 30 francs chacun (0,05 €).
Quand je suis revenue, ils m’ont attrapée une seconde fois pour me donner au blanc de force. Tu ne pouvais pas dire non. Si tu dis non, ils vont te battre à mort. Ma mère venait pour me ramener.
Le commandant n’était pas d’accord. Un jour il lui a donné de l’argent. Elle a refusé en disant que sa fille n’était pas à vendre. Elle ne craignait pas de venir chaque jour pour l’insulter. Il a continué à me garder. Il a été affecté l’année où j’ai accouché, et il est parti. On craignait les blancs. C’est pour ça que les gens ne voulaient pas d’un enfant du blanc. Dans le temps, quand un blanc t’attrapait pour t’amener chez lui, on se moquait de toi. On disait qu’un blanc était parti avec toi. C’est pour ça qu’elles avortaient. Ma mère m’a accroché un fétiche au cou en disant que je mourrais si je tentais d’avorter. Moi non plus je ne voulais pas avorter. Mes parents m’ont dit d’accoucher de cette chose-là, quelle qu’elle soit. Si c’est un noir, c’est un noir, si c’est un blanc c’est un blanc. Mes beaux-parents disaient que les blancs ont tué beaucoup de leurs parents et que je ne pouvais donc pas rester chez eux. J’ai pris mon enfant et je me suis enfuie pour venir ici. J’ai fui mon mari et ma belle-famille pour garder mon enfant. Est-ce qu’on peut parler de la suite? On peut pas parler de ça. Ils disaient que les blancs les ont beaucoup tués, et surtout ma belle-mère ajoutait qu’on ne pouvait pas partager la nourriture avec un enfant de blanc. C’est tout ce qu’on peut dire. C’est pas bon de tout dire.»
Témoignage Bodene Kambou extrait du film « Mémoire entre deux rives » de Frédéric Savoye et Wolimité Sié Palenfo.
«Depuis mon plus jeune âge, jamais un « porsandé » ne m’avait tapé. Ils savaient sur qui ils pouvaient taper. Sauf le jour où ils nous ont amenés à Abidjan. Ils nous ont attrapés, puis enfermés chez le chef de canton Diki, jusqu’à ce que nous atteignons un certain nombre. Ils nous ont enfermés dans la chaleur. Nous étions 500 plus 30 personnes. La cour était petite pour contenir tout le monde. Chacun se raclait la sueur du front. Si tu avais envie de pisser, à la sortie les « porsandés » t’entouraient de tous les côtés. Nous étions comme des lièvres réfugiés dans un buisson. J’avais envie de pisser. J’y suis allé sans avertir personne. À la sortie, il m’a giflé. c’était la première et la seule fois qu’un « porsandé » a mis la main sur moi. Il m’avait surpris. S’il l’avait fait en face, je l’aurais giflé aussi. J’avais déjà le dos tourné. Frappé par derrière, mon oreille a sifflé. Je me suis retourné pour le regarder fixement. Je ne suis plus allé pisser.
À Abidjan où ils nous ont amenés, c’était vraiment… Imagine sept mois de travail et on te paye 100 francs CFA (0,15 €). Dans le mois où tu travaillais tu gagnais 35 francs. Le mois que tu as fait: 35 francs. Deux mois: 35 francs plus 35 francs. En deux mois, ça fait 70 francs. Quand ils nous ont libérés, on avait fait plus de sept mois. À notre retour, dès notre arrivée nous sommes montés voir le commandant du Cercle. Il nous a dit qu’il allait nous payer nos millions, et il nous a donné que 100 francs chacun. Tout juste 100 francs plus 5 francs. Quand j’y repense … Dans le temps, vraiment. Quand tu as enduré une souffrance et que tu es un homme, il ne faut pas garder ça en toi.»


