Premier contact

Le capitaine Gabriel Marius Cazemajou (1864 -1898), à la tête d'une cinquantaine d'hommes armés, est le premier français à entrer dans le « pays Lobi » situé au sud-ouest de la Haute-Volta (Burkina Faso). Il quitte Lanfiéra le 11 avril 1897 et emprunte la Volta noire pour se rendre à Ouahahou. Sa mission : préparer l'implantation des français, avant les anglais.

Dessin Capitaine Cazemajou (1864-1898)

Journal de mission du 2 mai 1897 :«En route un des porteurs est mort de maladie, et un autre, qui était mourant, qui ne pouvait même plus se tenir sur un bourricot et qu'il aurait par conséquent fallu abandonné dans la brousse, a été achevé d'un coup de revolver. J'ai du faire rattraper une dizaine de porteurs qui en cours de route ont abandonné leurs charges pour prendre la fuite. Ceux-là ont été exécutés, généralement par les tirailleurs et en tout cas jamais par moi.»

Début 1897 la région Niger-Volta est créée sous le commandement militaire et administratif du Chef de bataillon Caudrelier. La colonne Volta, forte de 4 compagnies (520 hommes) quitte San dans les premiers jours de mai, afin de reconnaître la région ; briser au besoin les résistances locales et y faire régner l'ordre et la paix. Sa destination était Bouna en suivant la vallée de la Volta. La colonne arrive sans difficulté à Sono, où elle fonde un poste.

Le 13 mai 1897 le commandant Caudrelier parvient à Boromo, où il établit un second poste. À ce moment comme les Bobo de la région de Ouarkoy s'agitent et tentent de couper ses lignes de ravitaillement, il retourne à Sono, organise une petite expédition et détruit Ouarkoy le 2 juin 1897, puis parcourt les cantons voisins en délimitant les zones d'actions des trois nouveaux postes : San, Sono, Boromo. Continuant son action vers le Sud, il repart pour Boromo avec Diébougou pour objectif.

Le 26 juillet 1897 dans l'après-midi, une première Compagnie, commandée par le capitaine Cazemajou, traverse toute la région, en recevant quelques flèches des Dagari de Bontioli et Nakari réunis, pour arriver au village de Diébougou. Les habitants étaient avertis depuis quelques jours de l'arrivée des blancs. Les Dian du village, avec leur chef Olguéné, étaient disposés à bien accueillir ces étrangers. Ils s'étaient efforcés successivement de rester en bons termes avec les Dioula, puis les Babato et les chefs de Ouahahou.
Les Oulé, au contraire, fiers de leurs succès remportés sur les Dian et les Ouattara, se préparaient à attaquer la colonne. Le capitaine Cazemajou pénétra dans le village et trouva les chefs des familles réunis à l'ancien marché. Il s'avança seul, annonça qu'il venait dans un but pacifique, et ne ferait aucun mal aux populations. Il demanda à voir tous les habitants du village ; ceux-ci vinrent en masse, et le capitaine les salua de la main à mesure qu'ils arrivaient.
Ce geste fut considéré, en général, comme un acte magique. Dans la soirée, la colonne arriva et s'installa au bivouac sur le petit plateau où s'élèvera le poste militaire. Samori averti de la marche de la colonne, lui fit porter une lettre, assurant qu'il était prêt à évacuer Bouna et Lokhosso, se contentant de ses territoires situés à l'Ouest de Comoé, le commandant Caudrelier décida de créer un poste à Lokhosso et d'occuper Bouna.
Barkatou le chef des Dioula de Bobo, fournit des guides aux deux compagnies qui devaient gagner Lokhosso par le pays des Gan, en évitant le territoire des Lobi dont les intentions étaient douteuses.

Le 8 août 1897, la troupe commandée par le capitaine Bouland arriva à Lokhosso, où elle resta sur place pour construire un nouveau poste.

Le 11 septembre 1897 à Lokhosso, le Commandant Caudrelier signa avec Baratou Ouatarra, chef de Koubo et Lorosso, un traité stipulant que le Pays de Koubo et Lorosso et tous les territoires du Lobi qui en dépendaient légitimement, en raison des traditions et du droit historique, sont placés sous le protectorat de la France. Le Chef de Koubo-Lorosso s'engagea à donner aide et protection à tous les commerçants français. Les marchandises françaises ne seraient frappées d'aucun droit dans l'intérieur du pays Lobi. Le traité a été lu et interprété à Barkarou Ouattara en présence du Chef de Lokhosso et des notables de la région du Lobi. Les signataires sont :
P. Caudrelier, Chef de Bataillon d'Infanterie de Marine, commandant la Colonne Volta.
E. Bouland, Capitaine d'Infanterie de Marine, commandant le poste de Lokhosso.
F. Méchet, Lieutenant d'Infanterie de Marine.
Diom Comba, Sous-Lieutenant indigène aux tirailleurs Soudanais.

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Source: Galica "Atlas des cartes Afrique occidentale"

Historique de 2e régiment de tirailleurs sénégalais (1892-1933)

Habitée par des populations de Lobi, Oulé, Birifor, Dagari, Bougouri (Pougouli), de caractère farouchement indépendant et belliqueux, un important foyer de dissidence subsistait dans la région de Gaoua et de Diébougou. À part l'occupation des postes de Diébougou et de Lokhosso, l'action militaire s'était bornée à des reconnaissances et tournées à faible portée et sans résultat durable. Parmi celles-ci,l’affaire de Kombou du 16 janvier 1899, où les lieutenants Modest et Schwartz, de la 8e compagnie de Diébougou (capitaine Tiffon commandant la compagnie) se heurtent à une défense sérieuse du village, qui coûte 2 tués (dont le sergent Thouron), 1 disparu et 12 blessés.
— du 23 au 26 avril 1899, le capitaine Ciffon. commandant la 8e compagnie organise, avec un canon et 3 pelotons (lieutenant Schwartz de la 8e, lieutenants Desportes et Renard des 9e et 18e de Bobo-Dioulasso), une colonne pour châtier le village de Kombou.
— en mai, la 18e compagnie de Bobo (capitaine Marchaise avec le sous-lieutenant Goguelu) fait une expédition punitive contre les villages de Simona, Nampéla, Toro près de Koury qui coûte 1 tirailleur tué.
— à partir du mois de juin 1899, le capitaine Ruby, qui prend le commandement de la 8e compagnie, organise, avec les lieutenants Haillot et Quilichini, d'incessantes tournées de recensement et de paiement d'impôts. L'une d'elles, dirigée contre le village de Nafiringué (16 au 21 décembre 1900), coûte un blessé, mais inflige une sévère leçon aux Oulé, qui ont une vingtaine de tués et une trentaine de blessés.
En même temps la 9e compagnie de Bobo, dont le capitaine Baudelaire vient de prendre le commandement, mène avec les lieutenants Oyaux et Leblond, une seconde reconnaissance dans le Niénégué (décembre 1900), qui ne sera du reste pas la dernière.

Témoignage capitaine Ciffon, commandant du cercle Lobi rapport politique mai 1899 :«Je suis persuadé que nous pouvons obtenir la soumission du peuple Lobi sans employer la force, qui dans la plupart des cas ne donne aucun résultat appréciable et toujours ruine la pays.»

À partir de 1901, les Lobi et les Birifor sont en état de rébellion permanente, chaque tournée de recensement ou d'impôt devient une expédition militaire.

En janvier-février 1901, le capitaine Ruby, commandant la 8e compagnie à Diébougou, organise une reconnaissance importante dans le Sud du Lobi. Elle est composée de 92 tirailleurs sénégalais de la 8e, avec le lieutenant Quilichini et l'adjudant Roth; 1 pièce de 80 de montagne; 14 conducteurs et 20 cavaliers auxiliaires. La concentration a lieu à Lokhosso. Au cours de sept engagements avec les rebelles, la colonne a 6 blessés dont 4 tirailleurs, elle inflige à l'ennemi des pertes s'élevant à 16 tués et 30 blessés environ.
En mars, on ne note pas moins de 3 expéditions punitives contre les villages Lobi de Nako, Intoyéri, Nakoni. Il en est de même tous les mois suivants.

Le 27 novembre 1901, au cours de l'assaut du village de Diboulou par le capitaine Ruby et le lieutenant Picard, ils ont 1 tué et 5 blessés, tous auxiliaires, contre 35 tués du côté adverse.

Le 9 décembre, 2 tirailleurs sont blessés à l'attaque du village de Boumi et 1 tirailleur noyé au passage de la rivière Bougouriba.

1902 passage Bougouriba mission delafosse
Traversée du Bougouriba (Mission Delafosse en 1902) Source: Gallica-BNF.

En décembre 1901 et janvier 1902, le 2e Bataillon de Bobo-Dioulasso, sous les ordres du Commandant Bécherel, opère dans la boucle de la Volta. Il comprend 2 canons de montagne de 80 et 3 détachements fournis par les 1ère et 9ème compagnies, sous les ordres du capitaine Courjon (avec les lieutenants Mongin et Diam-diaye) et les capitaines Boussot et Cautenet.
La concentration a lieu à Ouarkhoye le 30 décembre 1901 et le lieutenant-colonel Millard, commandant le 2e Territoire militaire, assiste au début des opérations.
L'itinéraire suivi est le suivant : Sanaba, Ouarakuy (5 cavaliers auxiliaires blessés, 23 tués et 45 prisonniers chez les rebelles), Daboura, Solenso, Béma, Molé, Konka, Fini, Kondougou (dislocation le 15 janvier 1902). Tous ces efforts n'amènent que des résultats strictement locaux et sans lendemain.

La création du poste de Gaoua, au centre du pays Lobi et le transfert dans ce poste de la 8e compagnie le 1er avril 1902, permettent une surveillance plus directe, mais d'autre part exaspèrent les populations par les prestations et les travaux de routes qui leur sont imposés.

Poste de Gaoua en 1902
Poste de Gaoua en 1902 (Mission Delafosse) «Les frontières de la côte d’ivoire, de la Côte d’or et du Soudan» édité en 1908 source: Gallica-BNF.

Témoignage du capitaine Ruby, rapport du 22 mai 1902 : «Les premiers jours de l'occupation de Gaoua et les premières opérations de ravitaillement se firent sans difficulté. Les villageois immédiatement voisins, commencèrent à apporter au bivouac, quelques paniers de mil et quelques animaux représentant environ 1/5ème de ce qu'il leur était demandé. Mais bientôt les difficultés et les refus d'obéissance ne tardèrent pas à se produire. Les reconnaissances sont assez mal reçues; à Nioberi, les cavaliers de pointe tombent dans une embuscade tendue par les Lobi à l'aide d'essaims d'abeilles misent en furie. 3 cavaliers sont mis hors de service pour plusieurs jours et perdent leurs montures que l'on retrouve deux jours après. Bien que de beaucoup les plus fort, nous ne leur voulons pas de mal, ils ont tout intérêt à se soumettre à nos volontés qui n'ont rien d'excessives, ni exagérées puisque toute tentative sérieuse de rébellion et d'agression de leur part est immédiatement réprimée d'une façon absolue et sévère, sans perte appréciable chez nous. br> En résumé au cours de toutes les opérations de la campagne 1901-1902 dans le Cercle du Lobi. La quantité de munitions consommées s'élève à 47 coups de canon de 80 mm, 18.162 cartouches modèle 1879, 285 cartouches modèle 1886. Les pertes subies ont été de un tirailleur noyé au passage du Bougouriba, un fantassin auxiliaire tué à Gougné, plus 2 blessés, morts des suites de leurs blessures, 2 porteurs, 3 chevaux. Les pertes infligées aux rebelles ont été d'environ 220 tués et 40 blessés. En résumé la campagne 1901-1902 dans le Cercle du Lobi a été fructueuse en résultats palpables, mais s'il a été fait beaucoup, il reste encore beaucoup à faire. Beaucoup plus encore qu'il n'a été fait».

En 1903, conformément aux instructions reçues, le capitaine Pelletier inaugure une « politique d'apprivoisement », dont les effets sont longs à se faire sentir. Ainsi en novembre 1904, un tirailleur occupé au débroussaillement de la route de Gaoua à Diébougou est assassiné par les habitants du village de Tumbis. Le capitaine Dominé, commandant la 8e compagnie, se rend sur les lieux avec un détachement de 60 hommes et casse le village.

En 1905, des nombreuses et incessantes tournées sont effectuées par le capitaine Dominé autour de Gaoua, puis par ses successeurs, les capitaines Angéli, Gateau ; ainsi que celles du lieutenant Greigert, du lieutenant Quégnaux autour de Diébougou et dans le pays des Dagari, des Oidé et dans le Bougouri (Pougouli).

C'est seulement à partir de 1906 qu'une amélioration se produit dans les rapports entre l'autorité et les ressortissants de ce pays difficile. Le 1er avril 1907, la 5e compagnie du 2e Régiment de Tirailleurs Sénégalais, stationnée à Bobo-Dioulasso et Koury et la 7e compagnie (à Bobo) et la 8e compagnie (Gaoua et Diébougou) sont transformées en brigades de gardes indigènes. Néanmoins le pays Lobi reste un point névralgique en Afrique Occidentale Française et, longtemps après avoir été détaché du Soudan et rattaché à la Haute-Volta, des opérations y furent encore nécessaires.

Rapport Henri Labouret (1878-1959), commandant du Cercle du Lobi de 1912 à 1923

«Dès la prise de commandement, j’ai été amené à remarquer et à signaler que, si dans bien des cas les détenus supportent leur peine avec une indifférence absolu, certains d’entre eux en paraissent affectés si profondément, qu’une issue fatale se produit au bout de quelques mois. Les docteurs Lepousse et Hébert, médecins en service dans le Cercle, ont été frappés des nombreux cas d’épuisement physiologique, qui se sont produits ces dernières années chez les prisonniers et ont amenés la mort après un affaiblissement progressif de plusieurs mois.
Leur anarchie est pour ainsi dire écrite sur le terrain, et on la pressent en constatant qu’il n’existe pas dans ce pays de village proprement dit, mais seulement des habitations isolées, jetées au hasard autour des points d’eau et près des terres fertiles, semblant se défier à porter des flèches, avec leurs terrasses crénelées, leurs portes étroites et leurs meurtrières.»