1902 Mission DELAFOSSE
Maurice Delafosse, est né le 20 décembre 1870 à Sancergue (Cher) et décédé à Paris le 13 décembre 1926. Africaniste, ethnologue, linguiste il fut l’un des premiers à s’intéresser à la culture Lobi. Il publia un livre en 1908 « Les frontières de la côte d’ivoire, de la Côte d’or et du Soudan », rédigé sous la forme d’un journal de voyage, il apporte de précieux renseignements sur les habitants de ces régions traversées
Maurice Delafosse en 1915 Source " Maurice Delafosse Le berrichon conquis" 1976 Persée
Suite à la convention de partage franco-anglaise du 14 juin 1898, attribuant la rive droite de la Volta à la France et la rive gauche à l'Angleterre, la Mission Delafosse avait pour premier objectif d’en tracer les frontières.
Cette mission franco-anglaise était composée pour la France de Maurice Delafosse, administrateur des colonies et ses deux collaborateurs le capitaine d’artillerie coloniale Bouvet et le lieutenant d’infanterie coloniale Laforgue, et pour l’Angleterre, par le major du génie Watherston, son second le capitaine du génie Des Vœux, et ses collaborateurs le Capitaine Sobel et le Docteur Forbes.
Composition de la mission Delafosse en 1902 (Mission Delafosse) «Les frontières de la côte d’ivoire, de la Côte d’or et du Soudan» édité en 1908 source: Gallica-BNF.
Carte itinéraire de la mission Delafosse en 1902 (Mission Delafosse) «Les frontières de la côte d’ivoire, de la Côte d’or et du Soudan» édité en 1908 source: Gallica-BNF.
28 juin 1902 la mission Delafosse arrive à Bouna ou Gbôna, le roi de Bouna est un Koulango nommé Dari, qui a jugé bienséant de se parer du nom de la famille Dioula de Ouatara. Il est plus communément désigné par l'appellation de Gbôna-Mansa.
Dari Ouatara leur rend visite le lendemain et, apprenant que la mission désire se rendre au pays Lobi, tente de les en dissuader en affirmant que les Lobi sont des sauvages qui ne reconnaissent aucune autorité, ni la sienne ni celle des blancs, et qui leur lanceront des flèches empoisonnées dès qu'ils les apercevront. En réponse Maurice Delafosse lui dit que c'est son affaire et puisqu'il prétend, avec une tranquille obstination, que son royaume s'étend jusqu’à Diebougou, il peut lui assurer le passage chez les Lobi.
17 juillet 1902 la mission Delafosse arrive à Kpéré, un village populeux de 10 sukalas ou châteaux-forts dont une, celle du chef Onéki, est surmontée d'une petite tourelle rectangulaire. Les Birifor, silencieux et indifférents, les attendent assis en groupe sur le sol. Ce sont de beaux hommes, entièrement nus ou presque. Chacun d'eux tient son arc à la main et porte son carquois suspendu à l'épaule. Maurice Delafosse les trouve impressionnants et lui donne immédiatement l'impression de « sauvages », tels qu'il en a vu dans les gravures du «Tour du Monde» et du «Petit Parisien», tels aussi que son imagination les lui montre. C'est la première fois qu'il en voit en chair et en os, et il avoue qu'à première vue il ressent une sorte de défiance, en pensant à tout ce qui a été raconté sur leur compte à Bondoukou et à Bouna.
Sukala Lobi source : La dépêche coloniale illustrée du 30 avril 1912 - Gallica BNF.
À sa demande de lui donner un logement, le chef lui répond qu'il peut prendre des chambres dans sa sukala, qu'il les aménagera et qu'il aura tout ce dont il a besoin, avant de reprendre son immobilité et causer avec ses hommes tranquillement sans s'occuper de lui. Maurice Delafosse comprend que ces sauvages jusqu'ici inconquis, d'allure indépendante et fière, méprisant le fusil comme le vêtement, sont au fond, braves et honnêtes, meurtriers à l'occasion, mais hospitaliers.
L'entrée unique de la sukala est peu engageante, c'est l'étable, ou tout au moins le vestibule de l'étable, car les bœufs et les moutons couchent dans la sukala.
Une fois le vestibule franchi, ils accèdent par des corridors obscurs et d'orientations compliquées à des chambres rectangulaires bien balayées et très propres. La lumière pénètre discrètement par un trou creusé dans l'un des coins du plafond.
Ce trou, au moyen d'une échelle rudimentaire taillée dans un tronc d'arbre, donne accès à la terrasse. Point de cours intérieures comme chez les Gbanian, le château forme un seul bloc.
L'étroitesse des ouvertures, l'obscurité et les coudes de ces couloirs, étant des obstacles réels pour apporter les bagages, le meilleur moyen pour les introduire consista à les monter d'abord sur la terrasse par les échelles extérieures, pour les redescendre ensuite par le trou-porte-fenêtre de la chambre. Une fois les bagages disposés à leur place, le lit et la table dressés, et les yeux habitués à la semi-obscurité, l'endroit n'était pas plus mal qu'ailleurs, à part dans la soirée où la température se rapprochait de celle d'un four.
Le chef Oneki leur offre un mouton, quatorze poules ou pintades, cinquante œufs et vingt-deux paniers de farine de mil. Les Birifor deviennent plus liants. Ces gens fiers et toujours armés ne sont pas impolis, ils leur laissent le chemin libre, font taire leurs chiens quand ceux-ci aboient sur leur passage. Les femmes passent en chantant et souriant, sans crainte ni trouble. Lorsqu'elles ont besoin d'un ustensile de ménage dans une des chambres qu'ils occupent, elles demandent toujours la permission d'entrer. Quant aux enfants, ils ne fuient pas à la vue des Européens et n'abandonnent pas leurs jeux sur leur passage.
18 juillet 1902 Tantama, à 800 m de la Volta, habité par des Gbanian venus autrefois de Bôlé. Leurs sukalas ne ressemblent pas à celles des Birifor, mais sont construites comme celles des Ouolassi, avec des coures intérieures aux coins desquelles se trouvent des magasins à mil en terre, en forme de chapeau de clown avec une ouverture à la base. Le chef, vieux et malade, a l'œil droit en décomposition. Le Dr Forbes n'hésite pas à l'opérer et pratique sur lui une ablation de l'œil qui fait honneur à l'habilité du chirurgien et à l'endurance du patient.
Ce dernier, heureux de voir sa vie sauvée et son second œil préservé, envoie à Forbes des remerciements chaleureux, et à titre d'honoraires, deux poules et un panier de maïs.
Carte 1898 Côte d'Ivoire et Haute Volta Bondoukou. source: Gallica-BNF.
20 juillet 1902 Tehini sud, village Birifor, la Mission est installée dans le vaste vestibule d’une sukala de Tehini, lorsque son hôte l'avise qu'il va faire rentrer les troupeaux dans la sukala, en affirmant que les animaux n'abîmeront rien, pour peu que le lit soit plié afin de laisser aux bœufs un passage suffisant.
Bientôt arrivent les pintades, les enfants les poussent vers la porte où elles s'engouffrent, et, traversant en gloussant la chambre à coucher, disparaissent dans l'étable obscure qui y fait suite. Ensuite viennent les poules, en moins bon ordre, une vingtaine de chèvres et autant de moutons, puis les bœufs au nombre de trente-trois, se précipitent en trombe, les uns sur le dos des autres, et sans rien renverser, s'enfilent dans l'étroit passage, entre le lit et la table, et disparaissent dans l'étable, dont l'ouverture est ensuite bouchée avec des souches d'arbres.
22 juillet 1902 Diédé village Birifor, deux urnes sphériques ornées d'un motif en relief assez gracieux, sont posées à terre près d'un cône creux en argile. Le chef Somanti est un colosse de 1m90 environ, bon enfant, avec des cuisses et des épaules de taureau.
Les Birifor fument du tabac dans des pipes composées d'un fourneau de terre de fabrication indigène, rappelant par la couleur les pipes en terre de Marseille. Ce fourneau, aplati et évasé, est souvent doublé de fer à l'intérieur. Le tuyau, long d'1m et courbé comme un arc, est en bois, orné de fils de cuivres tressés, de fer blanc ou de cuir. Plusieurs pipes sont munies vers la partie inférieure du tuyau, d'une sorte de fourche en fer aux pointes tournées vers le sol. Cette disposition permettant au fumeur, lorsqu'il s'assied, de poser sa pipe à terre, la fourche et le culot du fourneau faisant trépied.
Pipes Birifor Source : Labouret « Les tribus du rameau Lobi » édité en 1931 .
23 juillet 1902 Tehini (nord) passage devant Gangalanga. Maurice Delafosse est logé dans l'une des 2 chambres de la tour, qui dominent le château. Cette tour est occupée par une sorte de griot vêtu d'une blouse courte et coiffé d'un bonnet, il tire des sons harmonieux d'une guitare faite d'une calebasse qui supporte un bout de bois recourbé en arc auquel sont attachées quatre cordes.
Guitare Birifor source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 Henri Labouret.
Ce vieux a inventé une sorte de jouet qui provoque l’enthousiasme de la Mission Delafosse. Il attache une ficelle aux gros orteils de ses pieds, celle-ci est enfilée au travers du corps de deux marionnettes grossières, représentant un homme et une femme. Assis par terre, il écarte les pieds, tendant ainsi la ficelle, puis remuant les orteils, il imprime à la ficelle une série de secousses qui font se rapprocher et s’éloigner les marionnettes, jusqu’au choc final de l’une contre l’autre.

Devin Lobi source: « Les tribus du rameau Lobi » d’Henri Labouret édité en 1931.
Maurice Delafosse remarque qu'il y a très peu de vieillards chez les Birifor, c'est le premier qu’il voit depuis Kpéré. À sa demande d'explications, ses interprètes Bongona et Kofi lui répondent qu'en pays Birifor et Lobi, lorsqu'un homme devient assez vieux pour ne plus pouvoir travailler, son neveu et héritier le tue pour s'emparer de l'héritage. Le meurtrier est acclamé par tout le village et il a une fille en mariage. Ils ajoutent qu'un jeune homme ne peut se marier que lorsqu'il a au moins un meurtre à son actif. Le vieillard ainsi assassiné (homme ou femme) serait enterré dans sa case et toute la famille se livrerait à des réjouissances bruyantes et à des libations de « Dolo » (bière de mil). Bien qu'il avoue n'avoir pas eu l'occasion de contrôler la véracité de ces informations, Delafosse note que les Birifor ont le meurtre facile. Les vendettas entre deux villages, et même entre deux sukalas ne sont pas rares, surtout à l'époque où le « Dolo » coule à flots et où les têtes s'échauffent. La nuit chaque famille s'enferme soigneusement dans sa sukala, condamnant l'unique porte avec de lourdes poutres assujetties à l'intérieur. Les Birifor ne sortent pas, même à quelques mètres de chez eux, sans leurs arcs et leurs flèches.
Delafosse décrit ainsi les Birifor:
Ce sont de beaux hommes, ils ne sont pas d'une taille extraordinaire, mais sont très bien proportionnés et bien musclés. Quoique de formes élancées. ils doivent être remarquablement agile à la course. Leur chevelure est généralement nattée en tresses minces ou en sillons parallèles allant du front à la nuque. Quelques uns ont la tête rasée, sauf une crête terminée par une mèche. Ils n'ont pas de tatouages à la face, mais quelques uns portent des cicatrices sur le ventre, le cou ou les épaules. Les femmes sont bien faites, ont les cuisses fortes, la poitrine et les fesses très développées avec des hanches un peu massives.


Femmes Lobi.Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.
Leurs figures ne seraient pas trop déplaisantes, si elles n'introduisaient dans chacune de leurs lèvres un disque d'ivoire ou de bois (labret) qui transforme la lèvre ainsi mutilée en une véritable spatule. Le vêtement est simple et est plutôt une parure qu'un habillement. Les hommes sont souvent complètement nus. Quelques uns ont autour de la taille une ficelle sous laquelle ils passent l'extrémité de la verge relevée. Certains suspendent à cette ficelle, sur le devant, une sorte de petit tablier grand comme un quart de mouchoir ou moins encore.
Le vêtement le plus répandu est une espèce de doigt de gant retenu par une ficelle et dans laquelle est introduit l'objet à cacher. Ce doigt de gant est souvent terminé par un long cordon qui traîne presque jusqu'à terre. De plus un couteau avec ou sans gaine, remplacé souvent par une bande de fer légèrement recourbée, se porte par derrière, suspendu à la ceinture, de façon à cacher l'anus.




Femmes avec labret.Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.
Les armes font partie du costume. Un Birifor sans son arc paraît nu, tandis qu'un carquois suffit à l'habiller. L'arc est petit, la corde mesure environ un mètre, parfois moins. À l'une des extrémités du bois est souvent attaché un grelot en bois, en forme de grosse amande, et sans battant. Lorsque la flèche part, la vibration de la corde contre la fente du grelot produit un bruit spécial, très distinct, sorte de défi jeté à l'adversaire. La corde est faite d'une lamelle de rotin. Le carquois est un étui en cuir pouvant renfermer une trentaine de flèches; deux ou trois flèches sont de plus passées sous des cordons de cuir, à l'extérieur du carquois, toutes prêtes à être saisies en cas d'alerte. Ce sont les meilleures, celles qui vont le plus droit et le plus loin, qui ont été empoisonnées avec le plus de soins. Ces flèches sont de petites tiges de roseau, longue de 50 centimètres environ, à l'extrémité desquelles est fixée, par une forte ligatures, une pointe de fer en forme de bout de lance très allongée, quelques unes sont barbelées.
En général les Birifor n'empoisonnent par leurs flèches d'avance, afin de pouvoir s'en servir pour le gibier, et aussi parce que leur poison perd beaucoup de sa force en se desséchant. Il y a beaucoup de poisons différents dont la nocivité est très variable. La strophantine est la base du principe actif. L’Euphorbe pouvant en faire partie.

Construction d’un arc Lobi. L’arc est taillé dans une branche d’Afzelia africana. Sa taille moyenne est de 85cm. Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.

Strophantus Hispidus d’où est extrait le poison pour les flèches Lobi. Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.

Euphorbe d’où est extrait le poison pour les flèches Lobi. Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.
Sur l'épaule gauche les Birifor portent presque toujours, par dessus la corde qui soutient le carquois, une sorte de casse-tête en bois en forme de crosse courbe et massive, ou une hachette dont le manche a la même forme et dont le fer peut servir de hache, d'herminette ou de houe suivant la façon dont elle est tournée. Cet instrument sert à la fois au travail de l'artisan et à celui de laboureur. De plus, il sert à achever l'ennemi ou le gibier qu'a blessé la flèche, ou remplace encore la chaise absente. Pour s'asseoir, il pose par terre les deux extrémités et s'assoit sur la crosse, très facile à emporter, même en voyage.

Hommes Lobi.Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.
Lobi casse-têtes (bois). Collecté en dans la région de Galgouli, il mesure 50 cm.

Danse Birifor à Guiombalé en 1902 (Mission Delafosse) «Les frontières de la côte d’ivoire, de la Côte d’or et du Soudan» édité en 1908 source: Gallica-BNF.
Les femmes Lobi porte un costume aussi simple que celui des hommes. Il consiste essentiellement en deux grappes de feuilles, l'une courte et étroite, suspendue par devant et l'autre, plus large et plus longue, retombant par derrière. Toutes deux sont maintenues par une ceinture faite de plusieurs cordonnets de cuir ou de corde juxtaposées. Quelquefois les feuilles sont remplacées par quelques cordons de cuir ou de ficelle, quelque fois aussi, et surtout devant les Européens, un sentiment de pudeur porte beaucoup de femmes à placer leurs mains, comme écran protecteur, au dessus des feuilles un peu trop clairsemées
Femmes Lobi.Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.
Les cheveux des femmes sont généralement coupés courts en forme de calotte, le bas de la nuque et les tempes étant rasés. Beaucoup portent des pendants d'oreille en cuivre. Autour du cou, elles ont un collier de perles rondes, auquel est suspendu un long cordon orné aussi de perles et tombant le long de l'épine dorsale jusqu'au dessous de la ceinture. De plus la poitrine est souvent ornée d'une sorte de poisson en cuivre ou de petits rectangles de bois. N'ayant pas de pagne, les femmes Birifor ne peuvent pas porter leurs enfants à cheval sur la croupe ou retenus par une pièces d'étoffe nouée sur les rein, selon la coutume générale en Afrique.
Pour donner le sein à leurs bébés, elles les placent à cheval sur l'une des hanches, les soutenant du bras. Pour les transporter d'un endroit à un autre, elles les placent dans un berceau, sorte de corbeille allongée aux bords élevés, et portent ce dernier sur leur tête ou sous le bras ; pendant qu'elles travaillent, elles placent le berceau à terre.

Femme Lobi transportant un enfant dans un panier Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.
Les chambres sont garnies, le long des murs, d'une quantité considérable d'urnes, cruches et pots en terre de tous les modèles.
Les plus grosses de ces poteries servent à contenir l'eau ou à préparer et conserver la bière de mil (dolo). Les plus petites servent à la cuisine. Les moyennes servent à puiser de l'eau à la rivière ou à la mare voisine. L'eau destinée à la boisson contient presque toujours un peu de farine de mil.

Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.

Cuisson des canatis en 2012.
Dans les coins des chambres, il y a souvent des tas de graines de « sé » ou »karité », qui servent à la préparation de l'huile et des sauces. Il y a aussi des graines de « nété » ou « néré », qui servent à la préparation de la « Soumbala », ce condiment si apprécié au Soudan malgré son odeur repoussante.
Dans un coin de la chambre situé au-dessous du trou qui donne accès à la terrasse se trouve une sorte de marche élevée aux bords assez hauts, communiquant avec l'extérieur par une petite ouverture : c'est par là qu'en cas de pluie, s'écoulent les eaux tombant par le trou.
En temps normal, tout le monde vit sur la terrasse. Seule, la préparation de la farine se fait toujours au rez-de-chaussée. Mais quand il fait beau, les Birifor cuisinent, mangent, causent et dorment sur la terrasse. Une natte en paille de mil, que les Birifor ramènent sur leurs corps nus, sert de lit. Ces gens ne sont pas frileux, leur peau est habituée à toutes les températures et d'ailleurs après une journée de soleil, la terrasse est brûlante et conserve sa chaleur une bonne partie de la nuit. Mais par temps pluvieux, tout le monde va chercher refuge au rez-de-chaussée, et quand le froid se fait sentir, ils allument du feu et la sukala entière s'emplit d'une fumée qui ne peut s'échapper que très difficilement, vu l'absence de courants d'air.
Sur presque toutes les sukalas des chefs s'élèvent au-dessus de la terrasse, une petite tour basse, comprenant une ou deux chambres dont l'accès de fait par une porte grande à peine comme une lucarne ; cette tour possède elle-même une terrasse qui sert d'observatoire.
Au moment des grandes pluies, les sukalas sont noyées dans les plantations de mil et de maïs qui viennent affleurer les murs, mais le reste de l'année, l'emplacement du village, bien débroussaillé, n'est recouvert que de quelques grands arbres (karité, nété, finsan et baobabs), et la vue s'étend fort loin
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Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.
La terrasse de la sukala sert de place de défense en cas de guerre. En toute sécurité , abrités derrière le parapet, tirant entre les créneaux, les archers peuvent balayer toute la plaine de leurs flèches, à cent mètre à la ronde, pendant que les femmes et les enfants sont à l'abri dans les chambres; le bétail dans l'étable; le mil dans les magasins; l'eau dans les urnes immenses et multiples. Ils pourrait facilement soutenir un siège de plus d'un mois contre des ennemis armés de fusils à pierre et même de fusils gras, si ces ennemis n'étaient pas très nombreux ou très déterminés.

Terrasse d'une sukala Lobi 'Mission Delelafosse «Les frontières de la côte d’ivoire, de la Côte d’or et du Soudan» édité en 1908 source: Gallica-BNF.
Les Birifor sont un peuple remarquablement industrieux, à la fois agriculteur, pasteur, artisan et mineur. C'est l'agriculture à laquelle ils s'adonnent le plus et avec le plus de succès. Ils ont d'immenses champs de gros mil ou de sorgho, de petit mil blanc, de maïs, de haricots nains, d'arachides, d'arachides-haricots, de tabac, des champs moins étendus d'ignames, de gombo, d'oseille rouge et de condiments divers, sans compter la quinquéliba plantée aux abords des sukalas.
Toutes ces plantations sont entretenues de façon merveilleuse, avec autant de soin et une aussi grande régularité que les plus beaux champs de Beauce. Même en cette saison où la végétation est si puissante, il est difficile de trouver un brin d'herbe entre les pieds de mil ou de maïs. Le sol est fréquemment biné et défriché; les pierres sont enlevées et disposées en petits tas sur les bords des sillons; des rigoles sont creusées partout pour l'écoulement des eaux et l'arrosage raisonné des champs; dans les pentes, des murs de soutènement en pierres sèches retiennent la terre végétale. Tout ce travail est fait au moyen de la houe minuscule que tout Birifor porte sur son épaule.
Les troupeaux sont assez nombreux: des bœufs blancs, noirs, bruns ou tachetés, de la même race que les bœufs de la côte, ressemblant beaucoup à la race bretonne; des moutons sans laine, blancs ou bruns; des chèvres rousses, ou blanches tachetées de noir. La volaille se compose de poules ou pintades et quelques villages ont des pigeons. Les enfants conduisent les troupeaux aux pâturages, aidés par des chiens jaunes au museau de chacal. Le soir ils sont ramenés à la sukala ou dans une enceinte palissadée aménagée à côté. Les vaches, brebis et chèvres ne sont jamais traites.
Les Birifor excellent dans tous les travaux ordinaires de l'artisan : vannerie, poterie, cordonnerie, menuiserie, travail du fer. Les corbeilles et les pots sont surtout remarquables. Seul le tissage est inconnu. Par contre ils extraient du minerai de fer selon la méthode catalane, au moyen du charbon de bois. Les hauts fourneaux sont d'étroites cheminées cylindriques en argile, hautes d'un mètre et demi environ, avec une ouverture à la base. Chaque opération de fonte ne donne qu'un petit cylindre de fer de qualité assez médiocre, mais suffisante, que les Birifor transforment à la forge, en houes, en couteaux et pointes de flèche.

Source: « Les tribus du rameau Lobi » 1931 - Henri Labouret.
16 août 1902 Donko, dès que la Mission Delafosse quitte les maigres plantations de Goumparé, elle retrouve ses vieux amis Birifor, absolument semblables à ceux de la région de Kpéré-Dokita.
Ce serait de Kankani, village traversé ce matin, que, à la suite de guerres déjà lointaines, un fort groupe Birifor aurait émigré vers le sud pour aller fonder Barhanamba et essaimer de là jusqu'à Bouna.
À Donko, gros village de trente deux sukalas, l'accueil est tout à fait cordial et le chef les gratifie d'un bœuf. La chambre qu'il a offerte à Delafosse renferme plus de trois cent pots et urnes de toutes tailles et de tous modèles, étagés depuis le sol jusqu'au plafond en rang serrés qui garnissent tous les murs, tous très bien finis, peints en noir et remarquablement vernis.