Jòrò

Chez les Lobi il y a quatre clans matrilinéaires, les HIEN, DA, KAMBOU et SOMÉ, rattachant chaque Lobi à un ancêtre féminin par une suite généalogique de femmes, le caàr. Celui-ci est connu et tout le monde en parle facilement. À sa naissance chaque enfant sera présenté aux fétiches de sa famille et portera le nom du matriclan auquel appartient sa mère, et comme prénom son rang de naissance : Sié (1er), Sansan (2ème), Ollo (3ème), Koko (4ème), Bêbê (5ème), Thò (6ème) … pour les garçons et Yéri, (1ère), Oho (2ème), Ini (3ème), Kpini ou Cessere (4ème) ... pour les filles.

Par le segment lignagé du matriclan paternel (Thicaàr) les Lobi sont reliés à un ancêtre masculin par une ligne ininterrompue d’hommes, utérins de leurs pères, le kuòn. Ce lignage est secret et sacré parce que lié à l’initiation. Chaque Lobi bien qu’y étant intégré dès sa naissance, ne le connaîtra qu’au moment de son initiation au jòrò. Ces nouveaux prénoms, occultant définitivement les prénoms de rang donnés à la naissance aux enfants de même mère, peuvent être une supplique adressée aux ancêtres, implorant de leur part une protection. Ils contiennent toujours en un mot, un épisode souvent dramatique de l'histoire de la famille ou d'un de ses membres. Ces prénoms lancent presque toujours un défi à des voisins malveillants, à un clan ennemi.

Le jòrò est une période d'initiation de 15 jours, qui a lieu tous les 7 ans. Les non initiés, filles et garçons, entre 7 et 13 ans, ou plus, sont nus et marchent jusqu'au fleuve Mouhoun (Volta noire) qui sépare le Burkina Faso du Ghana, d'où ils sont originaires. Leurs aînés, dernièrement initiés, les encadrent et enseignent les leçons de vie, les totems, les clans. Ils vont rester cacher dans la forêt, et vont apprendre à danser le « jòrò » et le « Biir » (danse des 1ère funérailles). Les noms de la lignée agnatique de leurs pères, depuis le passage de la Volta, leurs seront révélés.

Cette cérémonie anniversaire se déroulant en partie sur les rives de la Volta noire (Mouhoun), rappelle à tous les Lobi leur origine et histoire, avant la traversée du fleuve à bord de pirogues, en provenance du Ghana.
Aujourd'hui encore le déroulement et le contenu de celle-ci sont inconnus. C'est un tabou puissant, et nul Lobi, sous peine de conséquences dramatiques pour lui, sa famille ou son clan, n'en dévoilera les secrets. Le seul moyen d'en savoir plus est de subir cette initiation. D’après Binaté Kambou elle est accessible à tout le monde à partir de 7 ans, même pour les étrangers.

Les trois principaux jòrò sont ceux de Nako (jòrò de la plaine), de Batié-Nord (jòrò de la montagne) des Birifor et celui de Gbomblora.
Celui de Nako est dirigé par un grand prêtre, chef suprême, le kõtin-yuù, il est issu de la descendance du fondateur du culte du jòrò de Nako, qu’il dirige assisté d’un second chef religieux le kõtín et d’un conseil de prêtres, les kõtína, issus de la famille dépositaire du culte (còdaár Gbudárá) et responsables de différentes succursales.
Chaque village a un responsable du jòrò,

Henri Labouret dans son livre "Les tribus du rameau Lobi" édité en 1931, relate celui de Nako qui s'est déroulé en 1922. Ses principaux informateurs furent Bonkoité Da, grand prêtre (Kõtin-yuù) du Joro local pour Nako et Pan, descendante des premiers Lobi établis sur la rive gauche de la Volta, et ses fils Badon grand prêtre (Kõtin-yuù) de Batié-Nord, Bafodji, prêtre (Kõtin) de Dienndiellé et Arkaté, chef du canton de Gaoua.


"Le grand prêtre (Kõtin-yuù) était en 1922, Badon Da, qui avait succédé en 1915 à son oncle Kana. Il était assisté sur place par un clergé dont les attributions ne différaient pas des siennes pendant la période d’initiation. Il était en rapport constant avec les prêtres (Kõtin) tribaux, notamment celui de Koubéo, parent de la vieille Pan (lobi), de Tiolo (Lobi de Kakongo « Téguessié »), de Bamako et de Hemkoa (Birifor). Chacun de ces personnages servant d’agent de liaison avec les gens de Batié-Nord.
La sixième année qui suit la dernière initiation au Dyoro, le Prêtre (Kõtin-yuù) de Batié-Nord désigne une jeune fille du village, choisie dans la famille maternelle de Badon. Elle personnifie le Fleuve Volta noire (Mouhoum ou Miir), divinité féminine et doit épouser un garçon de Koubéo, descendant des premiers occupants de la rive droite de la Volta, donc le rôle est de la rendre mère. Il la rencontre assez fréquemment pendant l’année, en profitant de ses séjours auprès d’elle pour cultiver un vaste champ, dont le grain servira à nourrir les jeunes initiés de Kouléo, durant leur présence à Batié-Nord. Les enfants de ce couple deviennent souvent prêtre du Dyoro.

Dès que l’accouchement a eut lieu, le grand prête (Kõtin-yuù) de Batié-Nord envoi un émissaire, au grand prêtre de la terre de Koubéo (Sasso qui remplace Pan), et qui dit : « Le fleuve a accouché ». Dix jour plus tard Sasso se rend à Batié-Nord, avec une dizaine de poussins, pour rencontré Badon.
Ils se rendent à l’autel du Dyoro où Badon sacrifie autant de poussins qu’il faut (la victime doit retomber sur le dos, avec le poitrail en l’air et les ailes battantes) pour savoir si l’époque est favorable pour les initiations et dans combien de temps (marchés tous les 5 jours) elle pourra avoir lieu.
L’homme de Koubéo retourne chez lui, pour communiquer aux prêtres (Kõtin) locaux, la date à laquelle les cérémonies doivent commencer, ceux-ci envoient dans tout le pays des tambourinaires pour propager la nouvelle, une vingtaine de jours avant la date fixée.

Environ deux mois avant, les anciens initiés réunis en troupe parcourent le pays et se livrent à des manifestations violentes, contre des personnes qui ont commis des fautes de nature à indisposer les puissances protectrices, en particulier la Terre et le Fleuve.
La troupe visitent des villages amis et dans ceux-ci, uniquement les maisons abritant des adultères, des voleurs et des assassins.
Chez les premiers ils assomment une chèvre et une dizaine de poulet; chez les seconds, ils poursuivent la volaille; et chez les derniers ils font pareil et abattent une ou deux chèvres. La viande est consommée par ces anciens initiés qui font bombance durant ces quatre ou cinq semaines. En repentance ces personnes devront envoyer à Batié-Nord; l’assassin un bœuf et des poulets, le voleur, une chèvre, 120 cauris et des poulets et l’adultère, une chèvre, des cauris et des poules.

Dans chaque village, les vieillards se réunissent sous les baobabs et dénombrent exactement les personnes de leur famille qui n’ont pas encore été initiées et qu’ils conviennent d’amener. Les femmes écrasent la farine de mil sur les meules dormantes et préparent les provisions pour la route et le séjour à Batié-Nord.

Trois jours avant le départ pour Batié-Nord, les candidats de l’année et les initiés du Dyoro précédent, se réunissent à la maison du prêtre (Kõtin) local. À Dienndélé, ils se groupèrent près de celle de Dyotam, occupée autrefois par Yegou, prédécesseur de Bafodji, le prêtre actuel. Chacun d’eux apporte une offrande, les garçons un coq et une poule et les fille, une pintade et une poule.
Le prêtre (Kõtin) local Bafodji, en prend une et pénètre avec quelques vieillards, dans la maison abritant l’autel domestique consacré au Dyoro, et la sacrifie en faisant appel aux ancêtres, pour savoir si le départ pour Batié-Nord est possible, afin d’empêcher toute mauvaise influence de les éprouver durant leur voyage et séjour à Batié-Nord. Puis ils tuent toutes les volailles et les donnent aux femmes afin de les faire cuire, en réservant les ailes au prêtre local et aux vieillards.
Après ces sacrifices, à la fin du jour, les candidats, sans distinction de sexe, sont assis par terre les uns derrière les autres sur un sentier menant vers l’Est. Bafodji, prêtre (Kõtin) de Dienndiélé, coupe à chacun d’eux quelques cheveux sur le front et la nuque, les vieillards qui le suivent rasant la tête des futurs initiés, dont les cheveux sont abandonnés sur place.
Puis les futurs initiés après le repas dorment sur la terrasse, plein d’inquiétude, les anciens initiés leur ayant raconté des histoires de gens partis vers l’Est et qui n’étaient jamais revenus, ayant été dévorés par la Bête.

Le lendemain matin vers 10 heure, après une nuit agitée, les candidats à l’initiation sont regroupés devant l’autel du Dyoro, c’est un monticule en glaise de 50 cm de hauteur, où sont posés trois poteries grossières contenant de la vase du fleuve. Bafodji plonge la main droite dans l’une d’elle, se touche la poitrine et celle de chaque futur initié et son dos. Après cette cérémonie, les jeunes gens se placent debout sur le sentier conduisant vers l’Est et poussent pour la première fois le cri des initiés « How Wop, How Wop Rrrrrrou », au son puissant des balafons. À partir de ce moment et jusqu’à la plaine de Batié-Nord, distante de 40 km, les futurs initiés sont appelés Dyakouma chez les Lobi et Dakume chez les Birifor et doivent rester à jeun pendant le voyage.

La première étape se fait à Kouléo, durant ce voyage, les futurs initiés sont accompagnés par leurs prêtres (Kõtin) et leurs parents, il n’est question que de la « Bête », des gens avalés par elle et des tortures infligées dans la brousse au bord du fleuve. Beaucoup d’enfants terrorisés par ces récits cherchent à s’échapper.
Les gens du même village marchent ensemble, les hommes à demi-nus avec leurs arcs et leurs carquois et les femmes de tous les âges portant sur leur tête les provisions. Les petites filles sont chargées de nattes sur lesquelles les parents et leurs frères dormiront pendant le séjour à Batié-Nord. Devant un tambourinaire frappe sur son instrument et d’autres dans le lointain lui répondent.

Les candidats inquiets arrivent à la tombée du jour et mangent une partie des victimes sacrifiées sur l’autel du Dyoro local.
La nuit tombe lentement, la petite troupe reste silencieuse en attendant le retour d’un ancien initié qui a été envoyé à Badon, le prêtre (Kõtin-yuù) de Batié-Nord, pour connaître ses ordres.
À son retour chaque candidat est appelé par un ancien initié, qui va le guider, en lui mettant la main sur les yeux, vers l’eau sacrée. Un trou profond a été creusé non loin des habitations, et a été rempli d’une centaine de litres d’eau puisée à une mare voisine. Lorsque tout est prêt, les conducteurs et les candidats s’approchent, et sont invités à s’allonger à plat ventre au bord du trou contenant l’eau sacrée, et à l’absorber à longs traits.
Cette cérémonie terminée, entre 23 heure et une heure du matin, les candidats et leurs accompagnateurs se rendent chez Badon, le prêtre (Kõtin-yuù) de Batié-Nord, qui les fait entrer dans la maison abritant l’autel du Dyoro, et les touche à la poitrine avec de l’eau sacrée. Ce moment est appréhendé par les parents des initiés, car il se raconte que des enfants et des fillettes étaient fréquemment saisis dans l’obscurité, pour être vendus sur la rive gauche de la Volta.

Statue homme portant un enfant sur l'épaule droite
Cette sculpture en bois (Bùthìb kõtín) fortement érodée, est recouverte d'une patine sacrificielle et mesure 79 cm de hauteur jusqu'à la pointe du casse-tête. La tête est tournée vers la gauche, l'enfant est assis à califourchon sur l'épaule droite de son père qui tient le casse-tête dans sa main gauche. Elle a été collectée dans la région de Gomgblora au Burkina Faso
D'après Binate Kambou « c'est un homme qui porte son enfant pour le départ de la grande initiation du jòrò, car l’enfant est fatigué de marcher. Tout le monde doit faire le Djoro et obtenir de ses parents un nouveau nom qui a une signification. L’homme soulève son gourdin dans sa main gauche. Le fétiche demande ça pour que lors des initiations tu ne gagnes pas de malheur. Des gens perdent leurs enfants la bas.»

En quittant la maison de Baldon, le grand prêtre (Kõtin-yuù) de Batié-Nord, les candidats entrent dans une période d’isolement qui durent plusieurs semaines. Les trois premier jours ils n’ont pas le droit de s’étendre sur une natte et doivent coucher sur la terre nue. L’entrée des habitations et l’usage des ustensiles communs sont interdits. Ils ne peuvent pas toucher les aliments avec leurs corps et doivent manger les bras étendus la tête courbée en avant.

À partir de ce moment, les candidats sont désignés sous le nom de Dyorobu (pluriel Dyorobe) pour les Lobi et Silinye (pluriel silinsi) pour les Birifor. Après deux ou trois jours, ils sont autorisés à se rendre au fleuve pour y subir la consécration indispensable.

La consécration a lieu par village avec le seul concours du prêtre (Kõtin) local, sans l’intervention du collège sacerdotal de Batié-Nord, mais un de ses membres se tient au bord de l’eau ou sur une île. Son rôle se borne à invoquer les hippopotames et les engager à se montrer le moment venu. Dans ce but il a sacrifié plusieurs poulets au fleuve.

Le prêtre (Kõtin) villageois conduit ses « silinsi » à l’emplacement traditionnel ou son groupe vient habituellement, et qui est généralement sur une passée d’hippopotames.
Les candidats s’approchent de la rive et les anciens initiés les arrosent, en utilisant des calebasses, de trois aspersions d’eau puisée dans le courant du fleuve, avant de les autoriser à descendre dans le fleuve pour s’y laver. Pour ce service les anciens initiés reçoivent d’eux, une rémunération de 20 cauris.

Dès que les ablutions sont terminées les « silinsi » façonnent avec de la vase argileuse, une grosse boule qu’ils emportent afin de s’en enduire tout le corps, sauf le visage. Ensuite les jeunes gens alignés et gardant le silence, le prêtre (Kõtin) qui les accompagne prononce la prière suivante: « Tout Batié appartient au fleuve. Kana c’est grâce aux grandes choses accomplis par toi que tant de gens se sont réunis ici en masse; qu’ils soient préservés; qu’ils ne voient pas le mal et que l’on approche de leurs maisons que pour le bien. Je saurai que la Terre de Batié protège efficacement les hommes (Ka fu Batye Tinngan’ fu nona nihe vla), et, des cauris qu’on m’a donné, j’achèterai un bœuf pour l’offrir au Fleuve (ma ira dan’ nab ko a Man’). S’il est vrai que tu sois ici, Fleuve, permets que l’Hippopotame sorte, afin que nos enfants le voient.»
Le rite se déroulant vers 11 heure du matin, moment où les hippopotames viennent habituellement souffler à la surface, l’attente n’est pas longue.
Ils en font quatre fois le tour, parce qu’il y a des filles parmi eux et que ce chiffre est en relation constante avec les manifestations féminines, puis s’assoient environ deux heures, tandis que les anciens circulent autour d’eux en mangeant et buvant.
Ils rentrent ensuite à leur emplacement habituel, et le soir, les gens d’un même village s’installent ensemble en plain air, de manière à former un bivouac au centre duquel les initiés se couchent sous des nattes de paille. Ils sont très inquiets car la « Bête » les cherche pour les dévorer et tentera de les enlever cette nuit même.

Vers 23 heure, les feux s’éteignent et chacun se prépare au sommeil, lorsque soudain retentit un son puissant, qui enfle et semble se rapprocher, puis s’éloigner. Les « silinsi » se pelotonnent les uns contre les autres, les anciens les recouvrent de nattes, en leur disant de ne rien dire et de ne surtout pas crier, pour ne pas révéler leur présence à la « Bête » qui rôde à leur recherche. Chaque fois que le cri de la « Bête » retenti, les anciens qui sont présents émettent un kick « Tak Tak Tak » qui éloigne le danger.
La même manifestation se reproduit le lendemain soir dans des conditions analogues, puis les initiés prennent leurs dispositions pour regagner leur village. Avant de partir, la moitié de la tête des initiés est rasée et deux ou quatre cauris, suivant les groupes, sont attachés à leurs oreilles. Une touffe de cheveux est soigneusement enveloppée dans une feuille et servira à la cérémonie du changement de nom.
Avant de quitter la plaine de Batié-Nord, les « silinsi » de chaque village se réunissent dans un endroit écarté sous la conduite de leur prêtre (Kõtin). Ils tiennent à la main la feuille contenant leurs cheveux et se logent un cauris dans la bouche. Le nouveau nom leur est imposé par le prêtre (Kõtin) ou le chef de famille, mais l’intéressé peut le refuser et demander à une autre personne de lui en donner un. Pour cette opération il n’y a aucune séparation de sexes.
L’ancien nom est d’abord enterré. À cet effet, chaque « silinsi » soulève un caillou, creuse un trou dessous et y place ses cheveux et le cauris qu’il avait dans la bouche, puis il comble le trou, dépose la pierre dessus, tandis que le prêtre (Kõtin) ou le chef de famille prononce le nouveau nom. Ce dernier est désormais le seul porté par l’initié, l’ancien ne pourra plus être prononcé sous peine d’irriter le Dyoro et d’exciter sa vengeance.
Cette cérémonie est la dernière subi par les « silinsi » sur le territoire de Batié-Nord, puis ils rentrent dans leur village pour observer la retraite qui mettra fin à cette période.

L’accès des maisons étant encore interdit, c’est en brousse que les « silinsi » reçoivent les enseignements de leurs anciens. Ils approchent de leur village la tête recouverte d’une coiffure en paille dont une partie cache leur visage et qu’ils gardent jusqu’à l’endroit où ils vont camper.
Ils portent la même chose pour se promener dans la brousse et les non-initiés qui les rencontrent doivent s’enfuir sous peine d’être frappés par eux avec violence. Ils s’installent sur des nattes et font un feu pour se préserver de la fraîcheur nocturne. Au lever du jour, ils se dirigent ensemble vers un point d’eau pour se laver et, au retour les anciens (hommes et femmes), vis-à-vis desquels ils ont des obligations d’obéissance et de déférence, les attendent pour les instruire.

L’enseignement contient des avertissements sur les divers interdits et les sanctions en cas d’infraction. Il est interdit d’enjamber les personnes couchées près de soi. Cet acte est puni d’une amende de deux poulets à sacrifier sur l’autel, après que les corps de l’enjambé et de l’enjambeur ont été frottés avec les victimes.
Durant la période d’isolement, il est interdit de manger des pintades, de la viande d’une petite antilope appelée « ire » en lobi, de celle du mouton et la sauce préparée avec des graines de citrouille. Ils ne doivent pas se laisser voir par les non-initiés, ni parler, ni manger avec eux, ni se servir des ustensiles domestiques communs. Il est interdit de ramasser la nourriture tombée par terre, qui est apportée deux fois par jour par des femmes ayant déjà subies le Dyoro.

Tous les jours, ils apprennent les danses et surtout la langue secrète, qu’ils doivent connaître pour exprimer leurs pensées. Ils saluent les anciens qui se présentent en criant « How Wop Rrrrrrou » et en frappant le sol avec leurs sièges (hommes) ou leurs bâtons (femmes). Les anciens sont chargés de surveiller l’éducation du groupe et entretiennent la terreur en les menaçant de la « Bête », qui est attirée par leur odeur particulière, en rappelant combien ils sont trop faibles pour lui résister.
Dès le troisième jour le cri de la « Bête » retentit et les anciens entourent les « silinsi » couchés par terre. Elle retentit toutes les deux nuits jusqu’à la fin de la retraite qui dure une dizaine de jours.
À l’issue de celle-ci chacun d’eux est reconduit par un ancien jusqu’au seuil de sa maison. Devant celle-ci sont disposées une grande calebasse, une calebasse à manche qui sert de cuillère, une flûte en bambou et un récipient plein d’eau.
Le jeune initié tournant le dos à l’habitation, marche à reculons et enjambe les trois premiers objets. À ce moment l’ancien saisi le récipient d’eau et en jette le contenu pour couper la route qui vient d’être empruntée.
Les jeunes initiés ne peuvent plus accomplir les gestes de la vie quotidienne, pour manger ils ne savent plus où porter la nourriture, et la mette par exemple dans l’oreille ou sur le nombril. Le langage ordinaire leur est inconnu, seuls des sons inarticulés ou des cris sortent de leur bouche.

La nouvelle éducation commencera dès le lendemain matin.
Les jeunes hommes sont instruits de tout ce qui concerne la culture, la chasse ou la guerre, car ils emploient le manche de la houe au lieu du fer pour remuer la terre, ils essaient de couper des branches de mil avec le manche du couteau, ils tirent à l’arc en plaçant la pointe de la flèche vers eux et tiennent le carquois à l’envers. Les jeunes filles ont oublié comment écraser le mil sur la meule. Elles versent le mil par terre, renversent l’eau qu’elles viennent de puiser, ajoutent des corps étrangers souvent répugnants, dans les aliments qu’elles préparent, utilisent des bâtons quelconques au lieu d’utiliser la batte ordinaire en bois.
La rééducation a lieu autour de l’habitation abritant l’autel du Dyoro et dure jusqu’au soir. Au coucher du soleil les « sininsi » sont raccompagnés à leurs habitations, escortés par des anciens et franchissent le seuil le dos tourné vers l’intérieur et comme précédemment la route est coupée en jetant par terre l’eau contenue dans une calebasse.
À partir de ce jour, les jeunes initiés se promènent librement avec leurs parures de cauris et peuvent rendre visite aux parents et aux amis.

Quinze jours plus tard, un jour de marché, correspondant à celui de Batié-Nord, tous les initiés des agglomérations voisines s’y rendent et à mi-parcours se retrouvent et commencent à danser au milieu de la brousse, sous la surveillance du prêtre (Kõtin) local.
Puis s’arrêtent de danser et se dirigent vers la marché, dont ils vont faire quatre fois le tour avant de recommencer à danser aux sons des balafons et des tambours. Les anciens qui sont présents les arrêtent et leur donnent à chacun une calebasse, qui sert à faire, auprès des marchands, une quête au profit des anciens. En retour ceux-ci leur donnent en échange des beignets et de la bière. Puis les danses reprennent, avant que les différents groupes rentre chez eux.


Danse Lobi initiation au Joro

Danse Lobi initiation au Joro

Danse Lobi initiation au Joro

Danse Lobi initiation au Joro

Photos Charles de Breteuil. Source : Henri Labouret « Les tribus du rameau Lobi » édité en 1931.

Au coucher du soleil, les anciens déshabillent les jeunes, leur ôtent leurs parures, rasent à nouveau la moitié de la tête en ne leur laissant que deux ou quatre cauris suspendus au lobe de l’oreille.
Les nouveaux initiés restent ainsi plusieurs mois, menant une existence normale et faisant attention à ce que les objets ou aliments ne touchent pas ces coquillages qui les rendraient inutilisables.

En 1923, les « silinsi » attendirent jusqu’au 17 novembre, soit 9 mois, moment où intervint le dernier acte.
Quelques jours avant le vieux Bafodji, prêtre local, prévint les anciens. Les jeunes initiées, ayant reçu de leurs mains le mil nécessaire, commencèrent à préparer la bière (Dolo).
La cérémonie se déroule devant la maison de Dyotyam. À la date fixée, les « silinsi » se présentent avec chacun six poulets et apportent aussi leurs sièges (hommes) et leurs bâtons (femmes). Ces objets sont entassés sur le sentier conduisant vers l’Est. Un poulet est sorti de chaque panier et le prête (Kõtin) local les immolent en répandant le sang autour des sièges et des bâtons qui ne doivent pas être touchés, en même temps qu’il remercie les ancêtres et les prêtres (Kõtin) défunts qui le précèdent. Il remercie le Dyoro qui a bien protégé ses enfants et déclare que les fêtes sont terminées. Les chants et les airs du Dyoro ne seront plus entendus.
Après cette offrande, les jeunes initiés s’assoient sur le sentier de l’Est. Les parents les rasent et coupent la ceinture portée par eux en la remplaçant par des lianes tordues.
Les sièges et les bâtons restent en place jusqu’au lendemain matin, puis sont déposés dans une pièce spéciale du logis de Dyotyam. Les sièges des initiés qui mourront seront retirés et placés sur la tombe de leurs propriétaires. À cet effet, ils portent des marques de reconnaissance, des encoches, des perles ou des cauris.

Quand tous les initiés sont rasés, ils sont réunis près de la maison et se réjouissent en buvant de la bière, quand soudain le cri de la « Bête » retenti semant la terreur. Les « silinsi » s’enfuient, leurs anciens les rattrapent, leurs ferment les yeux avec la paume de la main et les font coucher sur le sol à chaque fois qu’ils entendent le cri de la « Bête ». La troisième fois, les anciens leur demandent s’ils savent ce qui produit ce bruit effrayant. Comme ils l’ignorent les anciens leur montrent l’appareil. Ce son provient d’un rhombe de 27 cm, en forme de lame de couteau, que des jeunes gens font tourner au-dessus de leur tête, et dont la vibration produit un bruit impressionnant semblable au mugissement d’un taureau ou d’un buffle en fureur. Les jeunes filles sont autorisées à le voir mais son utilisation est réservée aux garçons.

Les « silinsi » devenus des « sua » sont prévenus qu’ils ne doivent révéler les secrets du Dyoro, à aucun profane, et rappellent les nombreux interdits formulés durant leur retraite, en les avertissant qu’ils ne devront pas travailler pendant trois jours pour les garçons et quatre pour les filles. Ainsi se termine le cycle des rites de l’initiation qui dure environ un an.


Statue de femme Lobi prêtant serment pour le Joro
Femme Lobi main droite sur épaule gauche, cette statue en bois (Bùthìb kõtín) de 110 cm de hauteur était utilisée pour l'initiation du jòrò. C'est la posture adoptée pour la prestation de serment. Elle est très ancienne et très érodée, elle provient du village de Houlbera proche de Gbomblora au Burkina Faso.